autour de son livre, Individuation Jungienne et réalisation de soi, par S. Andréas





Pascal d’Ambruère, le livre que vous avez écrit avec votre jumeau Ouriel, Individuation jungienne et réalisation de soi, nous semble combler un vide éditorial car peu d’ouvrages sont consacrés au processus d’individuation. Comment expliquez-vous ce curieux état de fait ?

Nous observons en effet un phénomène paradoxal. Alors que Jung clame que le processus d’individuation constitue « la notion-clef de toute ma psychologie », ce processus est souvent jugé livresque et spéculatif, donc peu crédible, tout spécialement son étape terminale dont l’existence est parfois même contestée. Cela s’explique par les facteurs suivants : d’une part le processus d’individuation est un phénomène complexe et dont l’aspect spirituel est discuté, et d’autre part ce processus n’a été expérimenté dans l’ensemble de ses étapes que par peu de jungiens faisant référence. Notre livre souhaite combler cette lacune éditoriale. Il part du réel empirique, en proposant une étude de cas concrète qui détaille l’individuation aboutie de mon jumeau Ouriel. Le terme d’« individuation », lourd et peu évocateur, correspond en fait à la réalisation de soi, personnelle et transpersonnelle. Notre livre rend cette notion accessible et concrète, et l’illustre par le témoignage autobiographique de mon jumeau. L’ouvrage éclaircit de nombreux points et explicite certains aspects connexes peu abordés dans la littérature jungienne.

D’autres auteurs jungiens avaient pourtant déjà analysé de longues séries de rêves illustrant un cas individuel. Quel est votre apport spécifique ?

Trois auteurs, outre Jung lui-même, avaient analysé de tels cas : le Français Jean-Michel Crabbé, l’Américain Keiron Le Grice et l’Anglais Robert B. Clarke. Mais leurs descriptions de processus d’individuation consistaient essentiellement en l’interprétation de nombreux rêves. Ils ne décrivaient pas toutes les étapes du processus, n’ayant souvent pas atteint eux-mêmes l’étape finale. Et ils n’utilisaient pas tous la grille de lecture alchimique. Ce constat d’incomplétude a poussé Ouriel à l’écriture d’une étude de cas qui aborde la totalité des étapes de son processus d’individuation, se basant sur l’étude de près de 8000 rêves échelonnés sur 29 années. L’analyse statistique permet de synthétiser, puis de tester certaines assertions jungiennes et/ou alchimiques, et parfois de découvrir quelques éléments nouveaux. La richesse des données permettra de révéler toute l’ampleur et la subtile réalité du processus d’individuation. Le va-et-vient entre données empiriques, vécu personnel, analyse statistique et théorie jungienne s’est avéré très fécond.

Quelle était au départ la position personnelle de votre jumeau Ouriel par rapport au processus d’individuation ?

Sa position a beaucoup évolué. Il avait bien sûr lu les textes jungiens sur le sujet mais cela ne l’avait manifestement pas aidé à conscientiser intellectuellement tous les stades de son propre parcours de 29 années. Au départ de l’étude il n’avait personnellement repéré que deux d’entre eux : la nigredo (œuvre au noir) et la rubedo (œuvre au rouge), soit les étapes initiale et finale. Plus tard il parviendra à identifier la cauda pavonis (queue de paon), l’albedo, puis la phase mineure ouroborique. Ce n’est que grâce àune analyse statistique des thèmes psychologiques de ses rêves, reliée aux événements de vie, qu’il parvint peu à peu à repérer chronologiquement l’ensemble des stades alchimiques. Il réalisa à un certainmoment que les étapes psychologiques recoupaient étroitement les étapes alchimiques, ce qui vérifiai ce que l’on nomme communément l’alchimie jungienne, cœur de la théorie globale de l’individuation proposée par Jung. L’écriture du livre constitua donc un work in progress : la connaissance intellectuelle finale de l’individuation que possédait Ouriel s’était considérablement accrue par rapport à sa connaissance initiale. Il put alors immédiatement partager au fil de l’ouvrage les connaissances qu’il venait d’acquérir.

Quel est le rôle du Soi dans le processus d’individuation ?

Le processus d’individuation est la réalisation de soi mais aussi celle du Soi. En fait c’est le Soi qui dirige le processus, et la conscientisation par le moi n’est pas toujours présente, ni globalement ni dans le détail. Le processus d’individuation est un processus naturel inconscient, mais la conscientisation accélère notablement sa réalisation. Le meilleur instrument est une psychanalyse jungienne basée sur le travail des rêves.

Votre ouvrage présente des avancées théoriques. Et un analyste jungien connu m’a d’ores et déjà déclaré qu’il possède une véritable utilité pratique. Qu’en pensez-vous ?

J’ai également des retours en ce sens. L’analyse des données empiriques constituées par les 8000 rêves a permis de révéler l’existence de certains phénomènes mineurs inconnus jusque-là. Et surtout certaines phases alchimiques/psychologiques ont vu leur contenu nettement précisé. Par exemple la cauda pavonis n’avait jamais fait l’objet d’une véritable synthèse documentée. Le symbole de l’enfant divin constitue un de ses motifs les plus connus. Le rôle fondamental de la mystérieuse union des opposés a été longuement développé. Une phase ouroborique, intermédiaire entre l’albedo et la rubedo, a été mise en évidence. Une poignée d’alchimistes l’avaient déjà observée. S’agissant d’une phase mineure, tout comme la cauda pavonis, elle n’est pas toujours présente explicitement, et son repérage dans certains parcours est désormais livré à la sagacité de nos confrères analystes. La rubedo, la mystérieuse phase finale si rare et parfois contestée, a également fait l’objet d’une synthèse claire et documentée. Son aspect spirituel incontournable est confirmé par les données empiriques. La notion de réalisation du Soi par le Soi a également été confortée. Autre apport : nous avons pu distinguer les individuations mineure et majeure, la seconde ouvrant sur une vaste métapsychologie jungienne. En fait le savoir jungien accumulé dans ce domaine de l’individuation demeurait quelque peu disparate. Et l’outil statistique était fort peu utilisé. Au final nous proposons une version élargie de l’individuation, plus riche que la vulgate actuelle. Mais il s’agit pour l’essentiel d’un retour à la version originale de Jung basée sur la grille d’interprétation alchimique, pilier de son œuvre riche et visionnaire. Toute la puissance explicative d’antan est alors redécouverte.

La lecture de votre livre permet d’appréhender le type d’expérience spirituelle qu’autorise ce que vous appelez la voie initiatique jungienne. Cet aspect particulier n’avait jamais été publié. Et vous consacrez deux chapitres, denses et argumentés, à la métaphysique et à la mystique de Jung.

Nous pensons en effet apporter dans ces domaines de solides arguments et des descriptions factuelles concrètes. Notre approche valorise l’alchimie jungienne ainsi que son versant spirituel. Certes Jung a brouillé les cartes dans le domaine spirituel, et sa position a toujours été marquée par l’ambivalence. Il s’agissait d’une stratégie intellectuelle de sa part, qui fait désormais l’objet de critiques de certains auteurs contemporains, car elle nuit à l’homogénéité de sa pensée et rend la théorie de l’individuation peu compréhensible. L’un des principaux mérites de Jung est précisément selon nous d’avoir su allier science (psychologie) et spiritualité. Il propose une approche novatrice et moderne de la spiritualité, dont le monde actuel a tellement besoin. Notre ouvrage permet de percevoir ce qu’est concrètement ce si mystérieux vécu de la réalisation du Soi. Malgré les réticences initiales d’Ouriel, l’apparition de centaines de rêves archétypiques numineux a su peu à peu le contraindre à reconnaître la réalité du domaine spirituel, sans parler de l’apparition de synchronicités marquantes.

Vous consacrez également un chapitre au problème du mal. S’agit-il d’une question centrale pour Jung ?

Incontestablement. Et c’est un sujet qui intrigue, actuellement souvent abordé par les analystes jungiens dans le cadre de conférences et de séminaires, tout comme le thème de l’alchimie d’ailleurs. L’un des buts du processus d’individuation est la réalisation du Soi par le moi, or le Soi inclut mystérieusement les opposés, dont le bien et le mal constituent une des modalités. Il les transcende, tout comme il transcende toute dualité. Si le moi dualisant souhaite intégrer le Soi, il devra donc quitter toute polarisation trop tranchée et s’initier, dans ce domaine du bien et du mal, à plus d’ambivalence et de nuance. Concrètement il s’agira par exemple de reconnaître la place inévitable du mal dans l’existence et de ne pas le repousser d’emblée, car il peut parfois être à l’origine d’un bien. Par exemple, en restant dans notre domaine, nous constatons que des crises graves sont souvent à l’origine d’une décision salutaire de début de thérapie. Certains dictons de la sagesse populaire avaient perçu cette ambivalence entre le bien et le mal : « À quelque chose malheur est bon » ou « C’est un mal pour un bien ». En tout cas il s’agira de ne pas refouler le mal, ni de le dénier ou de le projeter sur autrui. Il faudra lui reconnaître une place dans ce monde, sans toutefois sombrer dans une complaisance obscène. Il s’agira en fait d’être plus sensible au clair-obscur de la vie, comme disait Jung.

Votre ouvrage, très documenté, s’appuie sur de nombreuses citations jungiennes. Une amie m’a déclaré qu’il lui évitera de lire beaucoup d’autres ouvrages jungiens! Quelques chapitres sont plus complexes que d’autres, mais l’ouvrage demeure toujours agréable à lire, et il évoque un témoignage de vie souvent touchant. On suit avec intérêt l’évolution psychologique de votre jumeau, les obstacles et les difficultés qu’il doit affronter.

Comme le processus d’individuation est central dans la théorie jungienne, son étude permettra d’aborder incidemment de nombreuses autres notions. Et une étude de cas a l’avantage d’illustrer la théorie, de la rendre vivante et accessible. La pâte humaine demeure centrale. Le dernier chapitre établit un inventaire de l’individuation d’Ouriel. Les époques de sa jeunesse et de sa première maturité avaient été très peu prometteuses : incessants méandres de vie, malchance névrotique, contretemps multiples, emprisonnement dans les filets subtils de la névrose. La psychanalyse jungienne qu’il entreprit, et le travail ultérieur sur les rêves qu’il poursuivit ensuite en solitaire lui permirent de se libérer peu à peu, puis d’atteindre une réalisation de soi à vrai dire totalement inespérée. Mon jumeau a choisi à la fin de sa vie de partager avec d’autres ce qu’il avait reçu. Le Soi s’exprimait alors discrètement à travers lui. Il aida d’autres personnes à cheminer sur la voie de l’individuation grâce à un travail approfondi sur leurs rêves.